Le canal de Landau: sa fonction dans la construction de la fortification et son utilité par la suite

Übersetzt von Astrid Fink

1. La conception du canal:
En septembre 1687, le ministre de la Guerre du Roi-Soleil envoie le commissaire général des fortifications du royaume, Vauban, dans le Palatinat, nouvellement conquis. Il est chargé d’incorporer durablement la région au royaume de France et de sécuriser ces nouveaux territoires: l’édification d’une forteresse est donc nécessaire. Celle-ci domine la vallée de la Queich, une des rares voies praticables reliant les territoires de la Sarre, à l’ouest, au fossé rhénan, à l’est. En un mois à peine, Vauban élabore un projet et remet au ministre de la Guerre, le marquis de Louvois, un mémoire exposant, entre autres, les possibilités d’acheminement des matériaux nécessaires à la construction de la fortification vers Landau. Ainsi est abordé un problème central de l’architecture des temps modernes, où les seuls moyens de transport de matériaux sont des brouettes, des bateaux et des voitures attelées. L’effort physique des ouvriers et des bêtes de somme employés est la force de travail essentielle et est de ce fait indispensable.
La ville libre de Landau est située au carrefour de la vallée de la Queich et de la vallée du Rhin, à environ sept kilomètres des carrières du massif de la Haardt. Mais Vauban ne se contente pas de cette situation privilégiée: il conçoit pour cette fortification une méthode révolutionnaire de construction. Il ne s’agit plus de surélever les remparts moyenâgeux, mais de les renforcer et de les élargir, en dressant une citadelle géométrique avec des flancs se protégeant mutuellement. Il est ainsi possible de pilonner l’ennemi attaquant de plusieurs côtés. Pour cela, il est nécessaire de creuser de profonds fossés et d’épaissir les murailles pouvant affronter des canons toujours plus puissants. Les murailles doivent être lisses, aux arêtes arrondies, afin de pouvoir amortir les projectiles ennemis et d’éviter des dégâts plus importants.
Les remparts médiévaux de Landau sont malheureusement inadaptés à une telle amélioration, à cause de leur plan irrégulier, de leurs murs, certes élevés et offrants ainsi une vue d’ensemble favorable, mais constituant aussi une cible facile, et finalement, surtout, à cause de leur état de dégradation général. Ces murailles avaient été élargies, rénovées, consolidées et démolies à plusieurs reprises pendant plusieurs siècles, ce qui résultait en un ensemble dépourvu de toute résistance.
Cette nouvelle méthode sera connue sous le nom de „deuxième manière de Vauban“: un plan en forme d’étoile, des murailles très basses et obliques, mais sans angle mort pour les défenseurs, des redoutes et bastions aux pieds de la muraille principale, et finalement un champ de tir libre, le „glacis“.
Vauban a donc besoin de matériaux de construction: du bois, des pierres, de la terre et de la chaux. Le bois et les pierres se trouvent en abondance dans le Pfälzer Wald, la forêt palatine, et la terre est obtenue lors des excavations prévues. Le calcaire nécessaire à la fabrication de la chaux peut être extrait dans un rayon de sept à huit kilomètres. La seule difficulté restante est la question du transport, pour laquelle le fleuve est la solution adéquate; la Queich ayant déjà connu un trafic fluvial important et même des flottages de bois au Moyen-Âge – au grand désarroi des meuniers, pour qui ces flottages représentaient un important manque à gagner. Mais les blocs de pierre, taillés dans la carrière près d’Albersweiler, à l’orée de la forêt palatine, s’avèrent trop lourd par rapport à la capacité de transport des bachots et des radeaux médiévaux. De tels radeaux ont été retrouvé au bord de l’Ill près de Strasbourg et donne une idée assez exacte des dimensions de ceux utilisés sur la Queich. Mais d’autres caractéristiques de ce fleuve en font une option peu adaptée en tant que voie de transport: un trop grand nombre de méandres, un niveau des eaux irrégulier et des berges marécageuses. La vallée de la Queich est cependant assez large pour réaliser le projet de la construction d’un canal avec un niveau des eaux régulier, reliant les carrières au chantier.
L’écluse initiale sédimentée à Albersweiler, près de Landau

Le canal débute à Albersweiler et est alimenté avec l’eau de la Queich accumulée grâce à un système d’écluses d’alimentation, dont la première peut encore être visitée aujourd’hui en amont du canal. Ce canal d’environ sept kilomètres longe en ligne droite les villages de Birkweiler, Siebeldingen, Arzheim et Godramstein, en direction d’un petit port de débarcation à Landau à la hauteur du „Westbahnhof“ actuel. Ce cours d’eau artificiel est large de 13 mètres à la surface, alors que sur ce tronçon la Queich n’a qu’une largeur de 4 à 5 mètres, et une profondeur de 1,95 mètres. Le fond du canal a tout de même encore une largeur de 7 mètres.

2. L’installation:
Vauban estime les coûts de la construction du canal à 143 500 livres, somme immédiatement accordée par Louis XIV, non sans influencer avec succès les souverains locaux: le duc de Zweibrücken, ville aussi connue sous le nom de Deux-Ponts, ainsi que le prince-électeur palatin acceptent la direction du chantier et mettent leurs sujets à disposition pour la construction.

Le „canal de Albersweiler“ sur une carte française de 1688
En avril 1688, les travaux débutent et le canal est navigable quelques mois plus tard. Le lit du canal est décavé, et la terre extraite est remblayée pour faire état de digues, sur lesquelles mènent des sentiers de halage. Aux écluses et aux points de débarquement, le canal est muré avec des blocs de grès. De plus, le canal croise plusieurs ponts et aqueducs.
En 1743, l’armée française incorpore le canal dans le système de fortifications des lignes de la Queich et, de plus, sont aménagées des redoutes, une multitude de levées de terre plus petites, essentielles pour la défense. Onze écluses sont construites afin d’atténuer le dénivelé de 20 mètres entre Albersweiler et Landau.

3. Le transport des matériaux de construction:
Pour les grands blocs de pierre indispensables à la construction de la fortification, Vauban met au point des bateaux spéciaux de 19 mètres de longueur, 4 mètres de largeur et d’une capacité de 200 quintaux. Ces barques sur-dimensionnées sont relativement plates et ont la forme régulière d’un octogone, il est donc impossible de différencier la proue de la poupe. Elles ont donc l’avantage de pouvoir naviguer en amont et en aval sans devoir manœuvrer. Dans une moitié du bateau se trouvent des bancs en bois sur lesquels sont fixés les blocs de pierre afin qu’ils ne puissent pas glisser. Ces bancs sont aussi installés sur le côté opposé en guise de contre-poids, et la surface de stockage se trouve au milieu. Les bateaux sont ouverts, n’ont pas de superstructure et sont menés par deux hommes: l’un à la proue et l’autre à la poupe.

Plan de construction original d’un bateau de 20 mètres – spécialement développé pour Landau: „Bateau du Canal de Landau
Ces bateaux transportent donc les matériaux nécessaires à la construction. Les pierres de taille et le bois sont chargés à Alberweiler et le bateau, dirigé à la poupe et réorienté si nécessaire à la proue, fait route pour Landau. Sur les quatre premier kilomètres, il franchit cinq écluses, avant d’atteindre la station de transbordement, où grâce à un dispositif de déchargement, le bois à brûler est chargé sur des voitures attelées et transporté vers les fours à chaux du village de Arzheim, commune qui dispose de grandes réserves de calcaire. Encore aujourd’hui on trouve facilement les carrières sur le sommet de la „kleine Kalmit“. La chaux est ensuite retransportée vers le canal et rechargée sur les bateaux. Arrivée sur le site de la construction, la chaux est mélangé à du sable pour obtenir du mortier.

Le long du canal florissent les charpenteries, les scieries, les entrepôts de tailleurs de pierre et les brûleries à chaux, toute l’économie sous-traitante de la construction de la fortification. Les deux rives du canal sont longées de sentiers de halage, sur lesquels les bœufs et les chevaux tirent les bateaux vers la ville ou en direction inverse vers les carrières d’Albersweiler. Ces sentiers sont appelés „Route de Deux-Ponts“, et existent encore aujourd’hui, d’une part en tant que „Zweibrückerstrasse“ délocalisée, car la route traversant la vallée de la Queich mène à Zweibrücken, (Deux-Ponts); et d’autre part dans la ville au niveau du bien-nommé „Kanalweg“, chemin du canal.
Le canal traverse avec au total sept ruisseaux grâce à des „ponts“, et ces aqueducs sont restés relativement bien conservés jusqu’à aujourd’hui, bien qu’envahis par la flore. Il reste dans toute la ville des témoins architecturaux: le petit port de débarcation entre l’ouvrage 44 et le „Westring“ actuel, le bassin devant le magasin de l’écluse dans la „Waffenstraße“ avec ses descentes d’escalier, mais aussi l’écluse finale en aval du canal au niveau du réduit, située entre le Quartier Chopin et la „Weißquartierplatz“. On y trouve toujours une rampe d’accès à l’eau. Les marchandises sont hissées au niveau de la chaussée à l’aide de poulies multiples et des écluses: l’eau est amassée, afin d’élever les bateaux pour qu’il atteignent quasiment la hauteur de la chaussée, pour n’avoir finalement que quelques mètres à soulever avec la grue ou les poulies.
Ainsi la fortification est rapidement construite et une foie achevé, le canal est utilisé pour faire couler l’eau dans les fossés de la forteresse, assumant de ce fait son rôle militaire important. Pour la défense de la place forte, les fossés sont saturés d’eau et les alentours sont inondés afin de les rendre marécageux; le but étant d’empêcher l’ennemi d’approcher des murailles. Le canal de Landau révèle une légère erreur de construction: la rapidité de l’écoulement de l’eau s’avère plutôt faible, à cause du grand nombre d’écluses et de son ensablement rapide. La solution est simple mais efficace: les écluses sont ouvertes et de cette façon le lit du canal est nettoyé. Malgré tout le réservoir à inondations, où se sont accumulés sable et autres dépôts, doit être excavé une fois par an.

4. Utilisations multiples du canal par les générations suivantes:
Dès 1750, le trafic maritime est suspendu sur le canal. Se pose la question de ce qui est encore transporté par bateau à cette période, la construction étant achevée depuis longtemps. Seul des matériaux nécessaires pour des travaux de réparation sont susceptibles de devoir être acheminés vers la ville, ainsi que le bois de chauffage vendu dans le magasin à bois. Le trafic fluvial sur le canal de Landau est-il alors réellement nécessaire? Improbable, n’a-t-on pas depuis toujours eu la possibilité de flotter le bois sur la Queich?
À partir de 1788, l’eau du canal est détournée grâce à un système de conduits acheminants l’eau potable vers les casernes à l’intérieur de la ville. En 1816, la fortification est rattachée au Palatinat rhénan bavarois et ainsi la nécessité d’entretenir le canal à des fins de défense militaire (n’oublions pas le rôle des fossés) est indispensable. Mais dix ans après le changement de pouvoir, les premières plaintes se font entendre: certains paysans et viticulteurs ont aplani les digues longeant leurs champs afin de les „agrandir“. En 1873, des ouvriers comblent une partie du canal à l’ouest de Landau, car c’est à cet endroit qu’est prévu l’emplacement du „Westbahnhof“, gare déservant la ligne ferroviaire de Landau à Zweibrücken. L’eau du canal est dorénavant extraite directement par un petit canal reliant la Queich au canal de Landau.
L’utilisation au quotidien du canal reste longtemps une priorité: un nouveau système de canalisation vers la fin du XIXe siècle transforme le canal en réservoir d’eau servant au nettoyage des canalisations de Landau. Deux fois par semaine, les vannes sont ouvertes et les canalisations retrouve leur entière efficacité. Seul un siècle auparavant l’eau du canal avait encore été appréciée pour son eau potable. Le dispositif d’épuration des fabriques de cuir Moog est mis en place en 1914. Le propriétaire tente d’épurer les eaux usées grâce à des ajouts de lait de chaux et une sédimentation à deux reprises de 24 heures. Ceci a pour conséquence une coloration évidente de l’eau de la Queich. Jusque dans les années 1960, la ville laisse régulièrement épurer le canal. Toutefois, les constructions du canal sont entre temps devenues tellement vétustes, que l’administration de la gestion des eaux de Neustadt considère la possibilité d’un abandon du canal. Mais l’eau de celui-ci fait encore tourner un moulin et est utilisée par les riverains à des fins d’irrigation des champs avoisinants. De plus, le canal sert de cours d’eau récepteur pour les régions attenantes situées en amont, tributaires d’étendues d’eau. Dans le village de Siebeldingen, le canal est transformé en sorte de déchetterie locale. L’utilisation est donc très variée et toujours très pratique.
La fin irrémédiable du canal est causée par l’expansion d’une route nationale. La „Bundesstraße 10“ (R.N. 10) et quelques déviations longent directement le canal ou sont situées directement sur le tracé du canal, qui est entièrement remblayé sur la commune de Landau. Vauban avait donc correctement estimé la force portante du sous-sol de ce côté de la vallée. On ne peut pas être sûr non plus s’il n’était pas également intéressé par une certaine distance avec les villages de la vallée de la Queich.
On peut toujours trouver quelques vestiges des capacités françaises en ingénierie de l’époque moderne dans les villages Albersweiler et Siebeldingen: quelques écluses individuelles, des rigoles renforcées et aussi un morceau de canal entre Albersweiler et Birkweiler. Un promeneur peut sans se douter de rien, en suivant son chien, se retrouver dans un trou de plusieurs mètres de profondeur ou bien se retrouver devant une installation d’écluse en plein milieu d’un champs, sans lit de canal, éloignée de tout cours d’eau. Incroyable mais vrai, une utilisation du canal est prévue à l’avenir: élevé au rang de monument historique, le canal peut s’attendre à une consécration historique et touristique.

Des vestiges du canal de Landau sont encore visibles sur cette photo aérienne entre Landau et Godramstein.

Il ne reste certes que quelques vestiges visibles, mais selon un communiqué officiel la zone de l’ensemble historique produirait l’image d’un monument d’une surface linéaire et en forme d’un collier de perles. Certains segments protégés et particulièrement évocateurs seraient entrecoupés par des parties non-préservées. Mais l’ensemble historique serait dans son ensemble, et selon la loi protégeant les monuments historiques, bel et bien le témoignage d’un chef-d’œuvre intellectuel, artisanal et technique, ainsi qu’un attribut caractéristique des provinces sous souveraineté française, notamment de l’ancienne ville fortifiée de Landau. Il s’agit donc d’un monument profondément européen. Les composantes du cours d’eau, de la topographie et de l’ouvrage en pierre de taille illustrent l’aspect historique du canal. Les modifications dans la construction au XVIIIe et XIXe siècle afin d’intégrer le tracé du canal dans le système de fortification des lignes de la Queich, ainsi que de favoriser une utilisation purement civile, seraient donc un aspect fondamental de la substance du monument historique. De ce fait, les riverains qui utilisent déjà cette surface peuvent continuer à le faire et ceux qui ne le faisaient pas encore, se voient dorénavant propriétaires d’un monument. Les fantaisies des riverains en ce qui concerne le tout dernier vestige du canal ne flétrissent pas, mais en ne perdant pas de vue le côté pratique et en étant vigilent en ce qui concerne les coûts.

Le plus étrange est finalement que le canal est toujours marqué comme voie d’eau dans le réseau des voies navigables fédérales, et ne peut donc pas être obstrué à des fins de construction.

Texte: Dr. Axel Bader, Traduction: Astrid Fink

À télécharger: http://www.univerlag.uni-goettingen.de/content/list.php? cat=serial&show=Graduiertenkolleg+Interdisziplin%C3%A4re+Umweltgeschichte

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